7/08/2014. TÉLÉRAMA : Entretien avec Augustin Dumay, un chef d’orchestre qui vit au diapason du Japon

Depuis 2011 ce violoniste et chef d’orchestre, dirige l’Orchestre philharmonique du Kansai. Mais cela fait bien quarante ans qu’il constate et admire la vitalité de la musique classique au Japon.

ENTRETIEN / Depuis 2011, ce violoniste et chef d’orchestre dirige l’Orchestre philharmonique du Kansai. Mais cela fait bien quarante ans qu’il constate et admire la vitalité de la musique classique au Japon.
C’est lui, le premier, qui a attiré notre attention, lors d’une matinale de France Musique, sur la santé florissante de la musique classique au Japon, et sur l’incroyable histoire de son importation volontariste à la fin du XIXe siècle. Augustin Dumay, violoniste et chef d’orchestre, dirige depuis 2011 l’Orchestre philharmonique du Kansai, à Osaka. Et conservera ce poste au moins jusqu’en 2018, puisque son contrat a été reconduit cette année. La vitalité du classique au Japon, il en parle d’autant mieux qu’il l’observe de l’intérieur depuis quarante ans.

“Le Japon est l’endroit où l’on vend le plus de disques classiques.”

S.B. : Quelle expérience directe avez-vous de la musique classique au Japon, en tant que soliste et comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique du Kansai ?
A.D. : Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai fait une tournée au Japon avec Seiji Ozawa et le New Japan Philharmonic. C’était ma première expérience là-bas, et j’ai été sidéré par le niveau de l’orchestre, la qualité de l’écoute et le degré de culture des Japonais, leur désir de comprendre et d’approfondir la musique. Alors que j’avais toujours entendu parler du Japon comme d’un pays certes très respectueux de la musique, mais dans l’imitation, la reproduction, et qui, peut-être, dans deux ou trois siècles, arriverait à notre niveau…
Cela partait d’un discours européen et américain très auto-centré, qui, malheureusement, n’a pas totalement disparu. Mais si on fait un bilan objectif de la situation musicale actuelle, on réalise plusieurs choses. Par rapport au nombre d’habitants, le Japon est le pays dans lequel il se vend aujourd’hui le plus de partitions. Il ne s’agit pas simplement de la diffusion de la musique, mais vraiment d’un symbole culturel. La pratique musicale amateur y est aussi développée qu’en Allemagne, les gens font partie de quatuors à cordes, de chorales… C’est aussi l’endroit où l’on vend le plus de disques classiques, et le seul pays qui a gardé de grands espaces pour les vendre. Rien qu’à Tokyo, on compte au moins seize orchestres professionnels, et cinq salles de concert d’une qualité incroyable. Si la future Philharmonie de Paris fait moitié aussi bien, ce sera déjà fantastique.

“Les orchestres japonais ne voyagent pas assez.”

S.B. : On n’a effectivement aucune idée, en France, de cette effervescence musicale…
A.D. : Ce qui est extraordinaire, c’est la façon dont tout cela a été construit, puis a évolué. Ne serait-ce que depuis ma première visite, les Japonais ont parcouru un chemin exemplaire, qui impose le respect. Pourtant, chez nous, beaucoup de musiciens, d’observateurs musicaux et de journalistes conservent une attitude un peu paternaliste. Il faudra encore du temps pour qu’il y ait une vraie prise de conscience concernant le travail qui a été fait au Japon. Un travail qui est, fondamentalement, le fruit d’une décision politique prise par l’empereur Meiji.
À la fin du XIXe siècle, voyant que la musique traditionnelle japonaise posait beaucoup de problèmes à l’intérieur de la société – chaque caste, chaque métier, avait sa musique, et c’était une source de conflits –, il a fait un édit, toujours pas abrogé, selon lequel on devait éviter la musique traditionnelle et se tourner vers le monde extérieur. La méthodologie japonaise s’est alors mise en marche. Les Japonais ont envoyé des observateurs aux Etats-Unis et dans les principaux pays européens, pour étudier comment l’enseignement et la diffusion de la musique y avaient été construits. De ce point de vue, on peut dire qu’il y a eu un modèle, et qu’ils ont essayé de le suivre. Mais ils sont en train de le dépasser !
Au Japon, la nouvelle génération considère que la musique classique fait naturellement partie de  son environnement. A Osaka, l’Orchestre philharmonique du Kansai joue devant un public incroyable, dans deux salles magnifiques, le Symphony Hall, qui compte 2 400 places, et une autre plus petite (1 300 places), avec une acoustique merveilleuse, Izumi Hall. On y voit des cheveux blancs, comme chez nous, mais aussi beaucoup de jeunes gens. Ce qui me paraît extraordinaire,  c’est qu’on ne le sache pas, ou qu’on n’ait pas tellement envie de le savoir. Je ne vais pas parler de mon orchestre, parce que je serais juge et partie, mais prenez l’Orchestre symphonique de la NHK, à Tokyo : c’est aujourd’hui l’un des meilleurs orchestres du monde, et on ne s’en rend pas compte. C’est peut-être dû au fait que les orchestres japonais ne voyagent pas assez. On ne les voit pas beaucoup, et c’est dommage.

S.B. : Parce qu’on ne pense pas à les inviter ?
A.D. : Parce que, d’une certaine façon, le marché intérieur les comble tellement qu’ils n’ont pas vraiment besoin de voyager. Et qu’aujourd’hui, pour faire des tournées d’orchestre, il faut trouver des sponsors, ce qui représente un travail considérable. (1)

S.B. : L’Etat japonais est moins engagé dans la culture que l’Etat français ?
A.D. : Oui, bien sûr. Les grandes institutions françaises sont habituées à recevoir, d’une façon automatique et directe, 70 à 80 % de leur financement. A Osaka, 5 à 7 % du financement vient de la région, de la ville ou de l’Etat, et pour les 93 à 95 % restants, chaque yen dépensé doit d’abord être créé, comme c’est le cas pour les grands orchestres aux Etats-Unis et à Londres. Le prix des places est à peu près équivalent à ce qu’il est en France. Si le Philharmonique de Berlin, ou le Philharmonique de New York viennent, ils montent un peu le prix. Et les salles sont pleines, parce que les Japonais y accordent ce prix-là.

S.B. : Dans quelles circonstances vous êtes-vous retrouvé directeur musical de l’Orchestre philharmonique du Kansai ?
A.D. : Depuis quarante ans, je vais au Japon à peu près une fois par an. L’Orchestre philharmonique du Kansai m’a d’abord invité comme violoniste, puis m’a invité plusieurs fois pour diriger des séries de concerts à Tokyo et Osaka. Ils m’ont ensuite demandé de devenir « principal invité » de l’orchestre. Puis est venu le moment où il a fallu renouveler le directeur musical. Là-bas, ça se passe d’une façon démocratique, on a proposé quelques noms à l’orchestre, qui a voté, et à ma grande surprise, c’est mon nom qui est sorti du chapeau.
“J’essaie d’enrichir la palette sonore de l’orchestre.”

S.B. : Votre travail avec les cordes de l’orchestre, la façon dont vous en avez modifié le son ont été salués…
A.D. : Modifier le son d’un orchestre, c’est l’améliorer, le rendre plus riche, lui donner une autre couleur… C’est le travail que doivent faire tous les chefs d’orchestre, et pas seulement pour les cordes. Les Japonais qui sont venus au concert se sont concentrés sur ce pupitre parce que je suis violoniste, et les critiques ont fait la même chose. Mais nous avons aussi joué ensemble tout un répertoire qu’ils n’avaient pas encore abordé, notamment pas mal de musique française. Nous avons sorti un disque Saint-Saëns, et nous allons bientôt enregistrer, avec l’altiste Gérald Caussé, Harold en Italie, de Berlioz… J’essaie d’enrichir la palette sonore de l’orchestre par un travail approfondi avec les cordes, et aussi en faisant de la musique de chambre, en réunissant des groupes beaucoup plus petits, de façon à ce que chaque musicien puisse s’entendre.

S.B. : Et pour ce qui est du choix des compositeurs ?
A.D. : Nous parcourons tout le répertoire classique. Quand j’étais principal invité de l’orchestre, ils m’ont demandé beaucoup d’œuvres de Mozart, Beethoven, Haydn, Schubert, Mendelssohn. Dans les saisons qui viennent, nous allons aborder Mahler, Bruckner, et Berlioz.

S.B. : Certains compositeurs sont-ils plus populaires que d’autres auprès du public japonais ?
A.D. : C’est un point qui reste à développer. Les Japonais sont très traditionalistes, ils le sont par rapport à la musique comme dans la société, et ils aiment aller vers les valeurs confirmées. Comme chef, mais aussi comme violoniste, j’ai parfois eu des difficultés pour imposer, par exemple, Bartók, Berg, Schoenberg… et la musique contemporaine. En tant que soliste, il m’a fallu trente ans  d’efforts pour arriver à jouer au Japon le Concerto à la mémoire d’un ange, d’Alban Berg. Parce qu’on m’y demandait toujours Brahms, Beethoven, Tchaïkovski, Sibelius, Mozart… Il y a encore un travail à faire pour convaincre les Japonais qu’il faut aller aussi vers d’autres périodes de la musique.

“Au Japon, la musique classique traverse toute la société.”

S.B. : Pour nous qui nous inquiétons de l’avenir de la musique classique, notamment parce que son public vieillit, est-ce qu’il y aurait des leçons à prendre du Japon ?
A.D. : Oui, dans la façon dont on y envisage l’éducation musicale. Au Japon, on ne dégoûte pas les écoliers, les collégiens et les lycéens en leur faisant faire du solfège à outrance. Cela revient à vouloir faire aimer la littérature en commençant par la grammaire, c’est stupide et destructeur. Au Japon, on emmène les enfants au concert, on leur fait écouter de la musique, et on intègre son apprentissage dans le parcours éducatif normal. Je fais beaucoup de répétitions générales où quatre cents enfants essaient de comprendre comment nous construisons les choses, et se passionnent pour le côté “laboratoire” de la musique. Et la musique classique n’y est pas présentée comme une culture élitiste pour gens riches ; elle traverse toute la société, comme en Corée et en Chine.
Chez nous, l’éducation nationale devrait faire un effort d’imagination dans ce domaine, pour vraiment atteindre toutes les couches de la société. Il faut que l’on arrive à expliquer que la musique classique, c’est l’expression même de la vie, de tout ce qui fait notre vie : l’amour, le bonheur, la gaieté, la tristesse, la mélancolie… Qui ne sont pas plus réservés à une partie de la société que ne l’est la musique !

Télérama, juillet 2014 Propos recueillis par Sophie Bourdais

1) Le Kansai Philharmonic Orchestra fera une tournée en Europe en mai 2015. Elle passera par l’Allemagne, la Suisse, la Belgique, et peut-être la France.